François Michaud, 2018

PEAUX

dialogue avec François Michaud

 

Que se passe-t-il sous la peau? Nous savons, comme la comptine de la noix est là pour le rappeler au beau milieu de nos souvenirs d’enfance, que l’on ne voit rien, rien d’intéressant quand elle est ouverte. Derrière, cela se replie, comme un cerveau ou un ruban de Möbius, mais du cerveau nous ne voyons à nouveau que l’extérieur. Alors, mieux vaut procéder autrement. L’un après l’autre, quatre artistes ont tenté de voir derrière, de retourner l’enveloppe, en décidant d’appeler cela « Peaux » – au pluriel naturellement. Nicolas Aiello traque une mémoire qui, souvent, a partie liée avec l’histoire de l’art et avec les histoires que l’on efface. Quand il dessine sur la peau – non pas sous, mais sur… – il couvre de strates, de griffures l’image d’une paume ouverte… Elsa Cha raconte des histoires, invente des contes sages ou pas, parfois tout près du corps, parfois très loin, mais toujours impénétrables. Sophie Lecomte, elle, emprunte bien au réel, aux pellicules qui s’en détachent et à tout ce dont l’apparence parvient à se transmuer. C’est sa manière de caresser ce qu’elle regarde. Enfin, si Akiko Hoshina prélève aussi, elle sculpte plus qu’elle n’emprunte : une forme extérieure qui a été habitée et qui, par estampage, se révèle à l’endroit qu’elle a choisi à la façon d’une concrétion. Soudain, nous commençons à voir l’envers (juste un peu) : car l’empreinte est envers avant d’être endroit – et, comme Elsa Cha le dit dans un poème, cette peau que l’on voit est aussi celle qui fait de jolis petits ronds – car c’est la peau qui entoure la bouche, la bouche-mère d’où sortent les paroles et ces lèvres qu’on mord plutôt que de parler, les lèvres qui sourient, mais…

votre sourire a deux canines 

Vos dents, vos corps abimés. Cette peau que l’on voit fripée et pliée. Vos mains tremblantes essayant faiblement de retenir la vie. Votre voix soufflant un air faux, les chansons de votre enfance, celles des manèges aux petits chevaux de bois qui tournent. Votre démarche mal habile aux jambes arquées, portant le poids de ces lourdes années. Vos iris voilés de blanc qui cachent ce que vous voudriez continuer à voir et ce que vous distinguez maintenant comme de vieux fantômes. Et pourtant, votre sourire à deux canines est l’expression de votre détachement, vos rires devenant si nobles.

Tous ont décidé un jour, seuls et en en parlant peu, de rassembler ces formes tirées des peaux mentales, des couches qu’ils surajoutent aux couches existantes, en ne sachant pas à l’avance ce que sera l’exposition. Un dialogue a commencé – un pentalogue peut-être, car nous sommes cinq à le mener, à distance ou tout près, comme on regarde sa main avant de dessiner.

Il y a eu un travail solitaire – des travaux – et des échanges, entre des artistes qui se connaissent et qui travaillaient à deux pas les uns des autres, puis qui se sont dispersés. La géographie a changé, Akiko Hoshina est partie à la montagne, Nicolas Aiello a emménagé à Paris, Sophie Lecomte continue de glaner dans la forêt ou au bord des rues de Montreuil et Elsa Cha n’en finit pas de battre la campagne qui sort de sa bouche autant que de ses doigts. Les corps créés par la première sont là pour s’étendre, stagner, attendre – l’attente est la marque du second, celle qui accompagne les questions sans réponse, quand ce qui est donné n’est pas fait pour paraître au premier plan – le plan de la troisième est celui de ses marches, quand leur butin est destiné à nous habiter plus qu’à nous vêtir : c’est une fausse enveloppe, la peau des autres comme elle aimerait les voir. Peaux projectives. Projectiles jetés contre l’atelier, lignes de vie et de chance mêlées, stratigraphie des sens. Pouvoir percer. Percer pour voir. Flâner. Quitter. Reprendre. Sans s’emmêler les pinceaux. Résister. S’immiscer. Se ressaisir. Se dessaisir. S’inviter. Se parler. Ne pas. Encore. Peau de balle. Trou. Plein. Trop. Pas assez. Laisser passer. Laisser couler. Mieux dire. Bien faire. Ne rien faire. Ou bien si peu. Dans une heure, dans un jour, dans trois mois, jamais plus… jamais jamais plus. Demain

Texte de François Michaud  (conservateur en chef au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris).